L'OMS estime à 23 millions le nombre de personnes en situation de handicap visuel qui vivent en zones de conflit ou de catastrophe naturelle dans le monde. Quand un séisme rase une ville ou qu'une guerre éclate, ce sont elles que l'on retrouve le plus tard - et souvent le moins.
Le 8 mai 2026, le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge célèbre sa Journée mondiale. C'est aussi l'anniversaire de la naissance d'Henry Dunant, fondateur du CICR en 1863. Dans un monde où les conflits armés actifs n'ont jamais été aussi nombreux depuis 1945 (selon le rapport ACLED 2025), et où les catastrophes climatiques s'intensifient, une population reste systématiquement sous-protégée : les personnes en situation de handicap visuel. Cet article explore comment l'humanitaire moderne, l'intelligence artificielle mobile et les communautés en ligne (Be My Eyes Volunteer, Lumyeye) s'organisent pour combler ce vide.
Histoire de la Croix-Rouge et reconnaissance du handicap
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est né à Genève en 1863, après le passage d'Henry Dunant sur le champ de bataille de Solférino. Ses Conventions de Genève (1864, 1949) protègent les blessés, les prisonniers, les civils. Mais il faut attendre 2006 et la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées (CDPH) - ratifiée par la France en 2010 - pour qu'apparaisse un cadre juridique international protégeant explicitement les personnes handicapées en situation d'urgence (article 11). En 2019, le CICR adopte une politique « Vision 2030 inclusion handicap » qui engage chacune de ses 192 sociétés nationales à intégrer la dimension handicap dans toutes ses interventions.
En France, la Croix-Rouge française (créée en 1864) compte 60 000 bénévoles. Elle gère des unités d'évacuation, des centres d'hébergement d'urgence, et un programme spécifique d'accompagnement des personnes en situation de handicap lors des plans ORSEC départementaux. Mais sur le terrain, les répondants formés à l'accompagnement d'une personne non-voyante restent rares : moins de 4 % des secouristes ont suivi un module spécifique selon le rapport interne 2024.
Les défis spécifiques en zone de guerre ou de séisme
Quand un séisme frappe une ville ou qu'une guerre force des civils à fuir, plusieurs réalités frappent disproportionnellement les personnes malvoyantes.
Ukraine : le défi de l'évacuation
Depuis février 2022, l'organisation ukrainienne UTOS (Union ukrainienne des aveugles) recense plus de 2 800 personnes non-voyantes déplacées internes, sur une population estimée à 75 000 personnes aveugles ou très malvoyantes dans le pays avant le conflit. Les alertes anti-aériennes se font à la sirène ou par notification téléphonique : pas de problème d'accès si le téléphone est compatible VoiceOver. Mais une fois dans l'abri, beaucoup témoignent de la difficulté à se repérer dans un sous-sol bondé, à identifier les rations distribuées, ou à reconnaître les volontaires qui les aident.
Turquie-Syrie : le séisme de février 2023
Le séisme du 6 février 2023 (magnitude 7,8) a fait plus de 50 000 morts et déplacé 1,5 million de personnes. Selon Handicap International, environ 15 % des personnes en situation de handicap dans les zones touchées étaient des personnes malvoyantes. Beaucoup ont perdu leurs cannes blanches, leurs loupes, leurs téléphones adaptés dans l'effondrement. Les centres d'hébergement temporaire, conçus en urgence, n'offraient ni signalétique sonore, ni accompagnement humain dédié.
Maroc : le séisme d'Al Haouz, septembre 2023
Le séisme de magnitude 6,8 dans l'Atlas marocain a frappé une région rurale où l'accès aux soins ophtalmologiques était déjà limité. L'Organisation alaouite pour les aveugles a documenté la situation : 200 villages détruits, populations dispersées sur des sites de tentes, et plusieurs centaines de personnes malvoyantes contraintes de marcher de nuit jusqu'à des points de distribution sans aucun repère.
Le programme MSF Vision : redonner la vue en zones de crise
Médecins Sans Frontières (MSF) opère depuis les années 2000 des missions ophtalmologiques en zones de crise. Le programme MSF Vision, structuré en 2018, déploie des équipes mobiles de chirurgie de la cataracte, principalement en Afrique de l'Est, au Yémen, et en Haïti. Selon le rapport d'activité 2024 de MSF, plus de 180 000 opérations de cataracte ont été réalisées par les équipes MSF depuis l'origine du programme. Le coût moyen d'une opération en mission : environ 60 € - contre 1 200 € en clinique privée européenne.
Mais la cataracte n'est qu'une partie du problème. Pour les personnes atteintes de pathologies non opérables (DMLA, glaucome avancé, rétinite pigmentaire), MSF travaille de plus en plus avec des partenaires technologiques - Be My Eyes, fondations Microsoft, et associations locales - pour distribuer des téléphones reconditionnés équipés d'applications d'assistance visuelle.
Comment l'IA mobile change les choses
L'arrivée de l'IA multimodale (texte + image + voix) sur smartphone, depuis 2023-2024, a transformé l'accessibilité visuelle. Trois applications jouent aujourd'hui un rôle majeur dans les contextes humanitaires.
Be My Eyes Volunteer (Danemark)
L'application met en relation, en visioconférence, une personne aveugle et un bénévole voyant parlant la même langue, partout dans le monde. Plus de 8 millions de volontaires dans 185 pays en 2026. Particulièrement utile en zone de crise : un déplacé syrien peut être aidé par un bénévole basé à Lyon, en arabe, pour lire un panneau d'orientation dans un camp turc. Mais le service dépend d'une connexion réseau stable, souvent défaillante en zone de conflit.
Be My AI (Be My Eyes + OpenAI)
Depuis 2023, l'application intègre une IA capable de décrire les images en quelques secondes, sans bénévole humain. Utile quand le réseau est faible et qu'il faut juste « lire une notice » ou « identifier un médicament ».
Lumyeye (France)
Lumyeye, développée à Paris, propose une approche complémentaire : un assistant vocal IA qui prend une photo et décrit son contenu en français, en moins de trois secondes. L'application est conçue pour fonctionner avec une bande passante minimale et avec VoiceOver natif. Bien qu'elle ne soit pas spécifiquement déployée en mission humanitaire, sa logique d'usage (photo + description vocale) est exactement ce dont les organisations humanitaires françaises ont besoin pour équiper rapidement des téléphones de premier secours. Voir notre comparatif Lumyeye vs Be My Eyes et notre histoire.
Témoignage : Dr. Camille L., médecin MSF en Cisjordanie
« J'ai opéré une dame de 67 ans à Naplouse en octobre 2024. Cataracte bilatérale extrêmement avancée, elle n'avait plus rien vu depuis deux ans. Son fils, infirmier, avait téléchargé Be My AI et Lumyeye sur son téléphone pour qu'elle puisse identifier les médicaments en attendant l'opération. Quand je l'ai revue six semaines après, elle pleurait. Elle nous a dit : " avant l'opération, ces applications m'ont sauvé la vie. Après, vous m'avez rendu mes petits-enfants. " C'est cette continuité - IA en amont, chirurgie quand c'est possible, IA encore en aval pour les choses dégradées - qui définit la médecine de demain. »
Comment aider depuis la France
Plusieurs leviers existent pour les particuliers et entreprises souhaitant contribuer à l'inclusion des personnes malvoyantes dans les contextes humanitaires.
Don à la Croix-Rouge française
La Croix-Rouge française permet un don défiscalisé à hauteur de 66 % (dans la limite de 20 % du revenu imposable). Une partie des fonds finance les modules de formation des secouristes à l'accompagnement handicap.
Don à Médecins Sans Frontières
MSF flèche les dons vers ses programmes opérationnels. Le programme Vision est régulièrement parrainé via les opérations « 1 € = 1 opération de la cataracte » de fin d'année.
Don à Handicap International
HI travaille spécifiquement sur l'inclusion handicap dans les situations d'urgence. Don défiscalisé à 75 % au titre de la lutte contre l'exclusion.
Devenir bénévole Be My Eyes
Gratuit, 5 minutes pour s'inscrire, possibilité d'aider en français, anglais, espagnol ou autre. Une demande prend en moyenne 2 minutes.
Plaider auprès de votre député européen
Le Parlement européen débat en 2026 d'un nouveau règlement sur l'accessibilité humanitaire. C'est un levier législatif majeur pour rendre obligatoires les formations handicap dans les programmes d'aide financés par l'UE.
Le futur : une humanitaire inclusive par défaut
À l'horizon 2030, les acteurs humanitaires français - Croix-Rouge française, MSF, Solidarités International, Action contre la Faim - visent un objectif commun : que 100 % des plans d'urgence intègrent un volet handicap visuel, avec des téléphones de poche équipés d'applications IA, des bénévoles formés, et des points de distribution physiquement accessibles. Ce n'est pas un luxe : c'est l'application concrète de la CDPH et un droit fondamental.
Lumyeye, en tant qu'éditeur français d'application vocale IA, soutient ce mouvement. Nos travaux portent prioritairement sur les utilisateurs finaux français, mais notre architecture (photo + IA + voix) est par nature transposable. Pour comprendre comment Lumyeye a été imaginée, lisez notre page Histoire et la biographie d'Alban Clochet.
Sources et références
- CICR - Politique « Vision 2030 inclusion handicap », Genève, 2019
- OMS - Rapport mondial sur la vision, mise à jour 2024
- MSF - Rapport d'activité 2024, programme MSF Vision
- ACLED - Armed Conflict Location & Event Data, rapport annuel 2025
- Handicap International - Inclusion handicap dans la réponse au séisme Turquie-Syrie, 2023
- UTOS - Union ukrainienne des aveugles, communiqué de novembre 2024
- ONU - Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH), 2006